Dans une lettre que je viens d’adresser à Martin Bouygues, Président-Directeur Général du Groupe Bouygues, je m’étonne de l’absence d’identification de la commune de Molenbeek-Saint-Jean dans la commercialisation d’un projet immobilier « Basilik’Art » situé sur notre territoire. En voici le contenu intégral.

A Monsieur Martin Bouygues
Président-Directeur Général
Groupe Bouygues
32, Avenue Hoche
75008 Paris
France

Concerne : Lettre ouverte – L’absence d’identification de la commune de Molenbeek-Saint-Jean dans la commercialisation de votre projet immobilier

Molenbeek-Saint-Jean, le 10 juillet 2015

Monsieur le Président-Directeur Général,

Six mois après avoir situé, sur votre chaîne TF1, Molenbeek-Saint-Jean à soixante kilomètres de Bruxelles, vous rechignez à dire que les appartements que vous construisez dans notre commune sont érigés à « Molenbeek ». Si vous n’avez pas confiance dans nos quartiers, pourquoi vos clients potentiels auraient-ils confiance en vous ?

Souvenez-vous, Monsieur Martin Bouygues. Nous sommes en janvier de ce début d’année 2015. Avec la tuerie à Charlie Hebdo, la France subit une attaque terroriste. Plusieurs journalistes, caricaturistes, employés, policiers, passants… sont assassinés dans ce que l’on peut rapidement qualifier de véritable boucherie.

Outre Quiévrain, la Justice belge lance en urgence plusieurs perquisitions. Dans une douzaine de localités. 2 en Flandre. 2 en Wallonie, 8 à Bruxelles, dont 6 dans ma commune, celle de Molenbeek. Comme souvent, on ne parle pratiquement que de cette dernière. C’est là que les médias belges comme étrangers choisissent de planter leurs caméras pour des directs souvent aussi inutiles que dramatisants. Quelques voisins qui voient débarquer un arsenal de policiers déguisés en Robocop’s descendent dans la rue pour voir ce qui se trame. La presse indique en live que « des émeutes débutent ». Limite, des « émeutes » comme cela, si elles permettent à des voisins de se saluer alors qu’ils sont habituellement plutôt taiseux, j’en veux bien chaque jour.

Votre chaîne de télévision, considérée encore récemment comme la plus grande d’Europe, ouvre son journal télévisé de 13h sur les perquisitions belges. TF1 situe Molenbeek-Saint-Jean à 60 km à l’Est de son emplacement bruxellois. Avec quelques autres molenbeekoises et molenbeekois, nous nous gaussons de cette erreur sur Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux. Manière pour nous de décompresser et d’atténuer la stigmatisation dont notre localité est à nouveau l’objet. « TF1, complètement à l’Ouest », « TF1 perd le Nord »…

Quelques mois plus tard, début juin, mes collègues du Collège des Bourgmestre et Echevins et moi-même inaugurons une nouvelle pelouse pour le terrain de hockey de notre local et victorieux « Daring », à deux pas du splendide Château du Karreveld et de son parc, où un festival de théâtre prend chaque été le relais de conseils municipaux qui alternent entre burlesque et tragi-comique. A un jet de pierre, Avenue Bénès, des ouvriers s’attèlent aux finitions d’un nouveau complexe de logements signé Bouygues Immobilier, votre cœur de métier. Bonne nouvelle, il manque d’habitations à Molenbeek, plus encore que dans d’autres communes bruxelloises.

De retour au bureau, je me connecte sur votre site internet. Comme adjoint au maire (échevin) au logement, je me dois de prendre le pouls du marché. Ces logements à Molenbeek seront-ils accessibles aux jeunes ménages molenbeekois ? Sur votre portail, Monsieur Bouygues, l’information est assez bien construite. Chaque projet est systématiquement désigné par sa localité, puis par une appellation que les génies du marketing de votre empire ont spécialement imaginé pour nous donner envie de les visiter. Voyez plutôt, dans chacune des brochures téléchargeables : « A Sprimont, le Domaine du Grand Bru », « À Uccle, Park Lane », « À Evere, Résidence Atina »… Et puis ceci : « Basilik’Art, à quelques pas de la Basilique de Koekelberg». Molenbeek semble avoir été rayé de la carte au profit de sa voisine. Tout au long de ses douze pages, votre plaquette de présentation parvient à esquiver la localisation molenbeekoise de vos nouveaux logements.

Je pense dès lors que je vais changer mes cartes de visites. On va d’ailleurs songer à changer toutes les cartes d’identité de près des 100.000 molenbeekois. Plutôt que d’indiquer « Molenbeek-Saint-Jean », on écrira « La Commune vraiment très près de la Basilique de Koekelberg ». Fantastique, même si ça déborde du plastique. La nouvelle Place communale, qui fait la part belle aux piétons, aux vélos, aux enfants et aux poussettes sera rebaptisée « La Place menant à Koekelberg ». Dans nos anciens albums de joueurs de foot Panini, on surcollera le « M » de notre ancienne équipe de Division 1, le RWDM. On indiquera « RWD de M…ême pas très loin de la Basilique ».

Monsieur Bouygues, pourquoi nier ainsi l’existence de Molenbeek ? Vous voulez pourtant y vendre vos appartements ?

Dans notre belle commune, de nombreux habitants cherchent à devenir propriétaires. Ils souhaitent profiter d’un cadre de vie urbain apportant de nombreuses facilités : parcs, terrains de sports, lieux culturels, transports publics, écoles, crèches accueillant davantage de bambins, commerces de proximités, cafés, brasseries, centres médicaux… Il y aussi à Molenbeek, une incroyable solidarité entre les habitants. S’il arrive qu’un escalator tombe en panne dans une station de métro, il ne faudra pas plus de 15 secondes avant qu’un jeune aide à monter la vieille dame désemparée. Les Molenbeekois le savent. Et ils l’apprécient. Les jeunes ménages qui ont des enfants aiment aussi savoir que leur progéniture pourra facilement se faire des copains. Molenbeek connait la troisième population la plus jeune du Royaume.

Aussi, lorsque ces jeunes ménages ne peuvent trouver un appartement correct à un prix correct à Molenbeek, ce n’est pas de gaité de cœur qu’ils posent leurs valises à l’extérieur de Bruxelles.

Avouons-le, ils sont cependant parfois soulagés de ne plus devoir répondre à cette terrible et trop fréquente question « Tu habites Molenbeek ? Ça va ? ».
Monsieur Bouygues, si Evere s’appelle Evere ; si Uccle s’appelle Uccle, Molenbeek a tout intérêt à s’appeler Molenbeek. D’abord, parce que ces habitants reprennent petit à petit goût à leur commune. En janvier dernier, 300 d’entre eux affirmaient fièrement leur appartenance à travers une chaîne humaine festive devant la Maison communale « Je suis 1080 ». De cela, votre chaîne n’a pas parlé. Pourtant, la ménagère de moins de 50 ans aurait adoré. Et vous auriez pu « vendre à Coca-Cola un maximum d’espace de cerveau disponible », comme on dit par chez vous.

Monsieur Bouygues, par contraste, en ne nommant pas Molenbeek au contraire de toutes les autres communes où vous construisez, vous donnez l’impression d’avoir quelque chose à cacher. Et les vices cachés, dans l’immobilier, cela ne peut que faire peur à vos acheteurs. A défaut d’aimer Molenbeek, vous pourriez au moins l’acquitter de toute une série de préventions à son égard.

Si vous hésitez encore, je peux vous faire visiter notre belle commune. Je ne vous cacherai ni ses atouts ni ses défauts. Je vous apprendrai à prononcer son nom, qui ne termine ni par un « bic », ni par un « berk ». Je vous ferai rencontrer des artistes, des enseignants, des ouvriers, des demandeurs d’emploi qui en veulent, des parents, des cadres, des militants associatifs, des chefs d’entreprises… qui ne demandent qu’à changer d’avis à l’égard de votre empire.

Au plaisir de lire, veuillez agréer, Monsieur le Président-Directeur Général, l’expression de mes salutations les plus sincères,
Karim Majoros, citoyen molenbeekois et adjoint au maire au logement, dans une commune située « à 300 m de la Basilique de Koekelberg »

NB. En guise de clin d’œil, cette lettre ouverte sera proposée à la diffusion sous le titre « Monsieur Bouygues, Molenbeek, tu l’aimes ou tu l’acquittes ! ». Ceci est un référence à un discours polémique de l’ancien président français, Nicolas Sarkozy

Annexe : Brochure de présentation du projet « Basilik’Art »