La pub a un coût. On le paie tous.

launejinglepub22008.pngVendredi après-midi, alors que le soleil brillait et avant d’apprendre le sombre destin de Pascal Sevran, j’assistais à un débat au Parlement de la Communauté française. Le thème : « La publicité et le financement de l’audiovisuel public« . Compte-rendu ici. Un paramètre est trop souvent ignoré : les différents coûts de la publicité.

Lorsque l’on évoque la possibilité de libérer la RTBF de la publicité commerciale, un argument revient sans cesse. Qui va payer ? Autrement dit, qui compenserait les 23% de rentrées financières qui complètent les 77% que reçoit la RTBF pour assurer ses missions de service public ?

ladeuxjinglespub22007.pngA quasi tous les coups, les regards se tournent directement vers le citoyen. Ce serait lui qui devrait passer à la caisse. La ministre de l’Audiovisuel, Fadila Laanan, déclarait ainsi le 14 février 2008 sur les ondes de La Première qu’en cas de suppression de la pub, le citoyen devrait débourser 50€ chaque année. Ainsi, la ministre évitait-elle tout débat en brandissant la menace d’une facture salée pour les petits-qu’on-spoche. Or, selon bon nombre d’associations (Respire, Inter Environnement…), l’existence-même de la publicité coûte énormément, bien davantage que 50€. Ainsi, il existe au moins:

  • un coût direct sur le prix des produits. Chacun pourra constater que deux biscuits de même qualité fabriqués chez le même fabricant connaissent des prix différents suivant qu’ils portent ou non la dénomination « super biscuit ».
  • un coût environnemental. Les marchandises consommées inutilement créent des déchets et des rejets polluants à la fois lors de leur fabrication, lors de leur transport, lors de leur utilisation et encore lors de leur envoi à l’incinération. Il n’y a pas de taxe « polleur=payeur ».
  • un coût pour les services de santé, de police, de prévention. La pression exercée par la publicité contribue à créer des dépendances, qui entraîne des réactions en chaînes.
  • un coût pour les finances publiques. Les investissements en espaces publicitaires étant déductibles d’impôts, on peut presque écrire que l’Etat paie les entreprises pour qu’elles nous nettoient le cerveau avec des messages abrutissants.
  • launedecomptemeteo2008.pngun coût pour les chaînes publiques: moyens mobilisés pour payer la régie publicitaire, produire des jingles et des mini-programmes pour nous maintenir attentifs entre les pubs, mais également « manque à gagner de service public » puisque de nombreux téléspectateurs quittent les chaînes à l’arrivée des publicités et ne profitent pas donc pas d’émissions intéressantes. Ajoutons que le contenu et la programmation sont paradoxalement influencés par les annonceurs, alors qu’ils ne représentent qu’un pourvoyeur de fonds minoritaire. Pour poser le débat autrement: la RTBF réalise-t-elle sa mission de service public en coupant la didactique GPiG par un écran de publicité ?, en divisant l’écran de votre télé à l’approche du journal télévisé ?, en reculant d’une vingtaine de minutes de réclame l’arrivée du Jardin Extraordinaire ?
  • un coût pour l’éducation. Telle une rustine sur le Titanic, l’éducation aux médias se présente comme une solution aux problèmes engendrés par la publicité. Elle manque cruellement de moyens tant dans les écoles qu’à la télévision (Intermédias et ses prédécesseurs sur la RTBF ressemblent davantage à de l’autopromo et sont programmés à des heures défavorables). 

A l’issue du débat, je note également que la majorité des professionnels de chaînes publiques, et bien entendu les publicitaires eux-mêmes, trouvent mille et une excuses pour repousser toute remise en question du système:

  • Supprimer la publicité sur la télé publique ne nous ferait pas échapper à la publicité sur les chaînes privées, à la radio, sur les abribus, sur internet, au ciné, dans nos gazettes et dans des courriers faussement personnalisés… La TV ne représentant que 6% des dépenses en marketing.
  • Il faudrait produire des programmes supplémentaires pour combler les heures quotidiennes occupées aujourd’hui par les Vérandas 4 saisons, les Meubles Mailleux, Molécule, Roi du Matelas et autre Crefibel…
  • launejinglespub22008.pngDe nombreux emplois seraient perdus au sein des chaînes publiques, qui ne pourraient récupérer la TVA.
  • La production de séries comme Septième Ciel Belgique ou Melting Pot café en seraient les premières victimes.
  • Les ONG, centre culturels, théâtres ou écoles ne pourraient plus diffuser leurs messages.
  • La Communauté française n’a pas les moyens (en oubliant de dire qu’elle est refinancée) et ne pourrait garantir des revenus à la RTBF (les budgets publicitaires seraient-ils connus à l’avance?).
  • Une taxe sur la publicité dans le privé serait impossible à mettre en place car à négocier au Fédéral avec les Flamands.
  • On tomberait d’office dans un modèle désuet, intellectualisant ou sans moyen, genre Arte ou PBS, aux Etats-Unis. L’exemple de la VRT ne serait pas parlant car les émissions sont sponsorisées (quelques secondes de logo avant et après les génériques). Celui de la BBC non plus car elle vit de la vente de ses programmes (elle possède  »Le Maillon faible » alors que nous ne vendons que « Les Carnets du bourlingeur« ).

Bref, tous les moyens sont bons pour refroidir toute envie de repenser notre audiovisuel public et son modèle de financement, public à 77%. « Après tout, pourquoi se casser la tête puisque la pub, c’est chouette et même marrants, des fois« , semblent dire certains.

launejinglespub2008.pngJe pense que le financement de l’audiovisuel public mérite un vrai débat, à la Communauté française toujours, mais entre parlementaires, cette fois. Il ne s’agit pas d’arrêter toute la publicité du jour au lendemain, dans la précipitation. Mais, pourquoi pas, de dimuner la pression publicitaire en quelques années, de limiter sa présence à quelques supports (La Deux au lieu de la Une, la radio au lieu de la télé, par exemple) ou à quelques plage horaires (avant 19h).

Une étude de faisabilité s’impose. Si cela est possible en France, en Angleterre ou en Flandre, je ne vois pas en quoi notre Belgique pleine de créativité devrait s’épargner ce débat.

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4 commentaires : »

  1. 1

    Hobbart a dit,

    mai 17, 2008 @ 15:55

    La publicité et ses coûts indirects, c’est moi qui décide de les assumer en tant que consommatrice : j’achète X plutôt que Y parce que je préfère X à Y, et parce que je suis une actrice responsable de la société de consommation. Je choisis délibérément d’y consacrer mon argent. Ca s’appelle la responsabilité, celle qui nous fait choisir entre les produits blancs et les produits de marque. RTL, TF1, etc. sont auto-suffisantes.

    La RTBF, je la subis : je suis obligée de cotiser pour qu’elle existe, même si je ne la regarde pas ou peu. Je ne choisis pas d’y mettre mon argent : je suis volée d’une partie de mes revenus pour qu’elle existe. Ceux qui se plaignent de la pub à la RTBF acceptent pourtant de cotiser pour qu’elle existe, mais rouspètent contre la pub.

    Seule solution juste : faire de la RTBF une chaîne répondant aux « exigences de service public », mais réservée à des abonnés acceptant de délier les cordons de la bourse pour regarder les émissions de Defossé, Une Brique dans le Ventre, Bla-Bla, C’est du Belge, et les films des frères Dardenne (déjà financés au demeurant par Gisèle de Marcinelle).

    Ca s’appelle une chaîne à péage, ça nécessite un budget calculé plus strictement, et c’est l’avenir de la télévision. Les allergiques à la publicité qui réclament des missions de service public feraient bien de s’en inspirer, au lieu de demander toujours plus de moyens à ceux qui n’en ont rien à cirer de la TV. C’est le principe du spectateur-payeur, mais je crains que la RTBF, si friande en moyens d’où qu’ils viennent, rechigne à l’utiliser ;-)

  2. 2

    Karim a dit,

    mai 18, 2008 @ 8:23

    Merci pour votre commentaire, Hobbart.

    Une RTBF par abonnement payant, drôle de manière de réaliser des missions de services publics. Cela excluerait les pauvres…

    Le principe du « spectateur-payeur », s’il était élargi à d’autres domaines, conduirait à la fin de toute solidarité interpersonnelle voir eà la suppression de l’Etat.

    Pourquoi devrait-on alors subsidier des transports en commun si on les utilise pas ? Pourquoi payer l’autoroute qu’untel n’utilise jamais ? Pourquoi payer l’éclairage de telle rue d’un quartier résidentiel que vous ne situez pas sur la carte ? Pourquoi subsidier le CPAS puisque personne n’a jamais été allocataire dans votre famille ?

  3. 3

    Suske a dit,

    mai 21, 2008 @ 15:34

    « Je choisis délibérément d’y consacrer mon argent.  »

    Le mythe du choix délibéré et la référence ultime à l’argent, en une seule phrase de 7-8 mots : bravo Hobbart !

    Comme disent les « réformateurs », ne faisons pas d’idéologie ;-) Cela arrange les publicitaires, d’ailleurs.

    C’est ravissant de constater que des personnes sensées, intelligentes, acceptent avec tant de bonne volonté de se réduire à un rôle de consommateur auto-satisfait qui n’attend rien de la société que des produits à consommer « librement » avec « son » argent.

    @Karim: la TNT permet de voir sur « la 3″ les programmes maison de la RTBf, sans pub. J’apprécie.

  4. 4

    A gauche dans les faits ! (Karim Majoros) » Suppression de la publicité à la RTBF ! a dit,

    janvier 4, 2009 @ 14:28

    [...] Pour diminuer les coûts de la publicité sur la société (économiques, environnementaux…), l’option de la suppression de la publicité à la RTBF et sur les télévisions communautaires (Télé Bruxelles) devrait sérieusement être envisagée. J’avais déjà parlé de cette position en mai dans un article de mon blog. [...]

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