arret sur imagesC’est l’histoire d’une émission télé qui critique et décode la télé. J’aimais suivre « Arrêt sur images »,  chaque semaine. Sur internet, car je n’ai plus la câble et que de toute façon France 5 n’est pas disponible partout. C’est l’histoire d’un programme de grande qualité, supprimé, pour des raisons pas claires. Avec un conflit de personnes, entre Daniel Schneidermann et son directeur Philippe Vilamitjana. Soit. C’est l’histoire d’une fenêtre d’éducation aux médias que le service public français tente de passer à la moulinette.

Douze ans ! 12 ans que des journalistes et chroniqueurs de talent décryptaient le spectacle du petit écran.

Avec des moyens d’investigation, David Abiker, Pascale Clark, Colombe Schneck ou Sébastien Bohler disséquaient le langage audiovisuel. Aucun mot, aucun choix éditorial de TF1, France 2, France 3, France 5, LCI, itélé… ne leur échappait. Non contents de réaliser des arrêts sur images, ils partaient à la difficile recherche de l’information dans un monde des médias pas spécialement enclin à l’autocritique, titillant sans cesse les chefs d’éditions et les journalistes, les poussant un peu plus à la rigueur. Dépassant les seules annonces de records d’audimat, ils contextualisaient.

Récemment, avec une distance géographique et politique, ils avaient réalisé une émission de plus d’une heure sur notre canular national du 13 décembre 2006 « Bye bye Belgium », qui annonçait la fin de la Belgique. Plus tôt, je me souviens des décodages des sorties médiatiques de Nicolas Sarkozy qui voulait passer les banlieues au Karcher ou des prémisses de la télé-réalité, incarnée par Loft Story. Je me souviens aussi de leurs compatibilités minutieuse des sujets de journaux télévisés.

pierre bourdieuEn 1996, Arrêt sur images avait reçu Pierre Bourdieu, pour commenter les grêves contre le Plan Juppé.  Le sociologue était ensuite arrivé à la conclusion qu’il n’était pas possible de critiquer la télévision à la télévision.

La réussite de l’émission résidait aussi dans la fédération d’une communauté de téléspectateurs qui, en zappant, pointaient régulièrement les errements de la petite lucarne et renseignaient l’équipe, notamment via son blog.

Pourquoi supprimer cette émission ?

La direction évoque une brochette de raisons:

  • Audience en baisse ? L’émission était suivie par environ 6 % de parts d’audience (sur les 4 ans et plus), soit entre 750.000 et régulièrment un million de téléspectateurs. Pas rien. Plus que l’audience moyenne de France 5. Et puis, la vocation d’une chaîne publique, éducative à sa création, serait-elle uniquement de faire de l’audience ? Qui plus est pour une émission d’éducation aux médias ? Je reste convaincu que la vision annuelle d’un seul numéro de cette émission hebdomadaire permettait de rester critique face aux images que l’on voyait durant les 364 jours suivants.
  • Réorganisation de la grille des programmes ? Cette raison me semble bateau. Des réorganisations, toutes les chaînes en connaissent régulièrement. Des tas d’émissions essentielles sont pourtant conservées: le journal télévisé, la météo, le Jardin extraordinaire, les Guignols de l’info, les pages de publicité (pour ces dernières, ce n’est pas moi qui les juge essentielles).
  • Usure du concept ? Pour moi, à l’heure où les dérives de la TV se multiplient, un nouveau toilettage aurait dû permettre de passer le cap.
  • Incompatibilité de caractères entre le présentateur D. Schneidermann et sa direction ? Probable: Le directeur des programmes de France 5, Ph. Vilamitjana expliquait le 20 juin que « Daniel Schneidermann n’a pas le monopole du décryptage ». De son côte, Daniel Schneidermann avait répété le 18 juin, sa critique du PDG de France Télévisions, Patrick de Carolis, qui alors journaliste à France 3 avait « vendu des images de reconstitution d’un sauvetage en montagne, comme celles d’un sauvetage réel ». Il n’en reste qu’une émission peut très continuer en changeant de présentateur, même si sur le plan des compétences et de la notoriété, ce serait un beau gâchis. Ainsi, en radio, dans un autre contexte, Pure Blog a survécu à Cédric Godart. Dans le cas présent, aucune autre émission d’éducation aux médias n’est prévue. Tout au plus, la direction de F5 annonce-t-elle une autre émission d’éducation aux médias, en précisant que l’horaire pourrait éventuellement être modifié, ce qui ne me semble guère précis à 60 jours de la rentrée.

Les conditions de l’annonce de la suppression d’ASI posent question. La direction de la chaîne aurait attendu que soit diffusée la dernière émission, pour éviter tout remous ou appel à rébellion. D. Schneidermann l’ayant appris, a dénoncé publiquement ce mépris pour le public. Il l’a expliqué et réexpliqué sur son blog. Ce que la direction de France Télévisions (Patrick De Carolis) lui reproche à présent en le licenciant pour faute grave. Un bis repetita de son licenciement du Monde en 2003.

Pétition et perspectives

Une pétition électronique est disponible pour marquer son attachement à l’émission. Elle a déjà reccueilli près de 150.000 signatures. Je l’ai signée, même si je doute fortement qu’Arrêt sur Images ressuscite. La Télévision Suisse-Romande aurait contacté le présentateur, cela nous fait une belle jambe.

A défaut, j’espère juste que nos voisins d’Outre-Quiévrain auront droit à une autre émission de critique télévisuelle. Et non à une émission d’auto promotion des programmes déguisée en programme de médiation imposé par Contrat de gestion, telle que la connaît la RTBF, au travers de Décode endossée par Vincent Godfroid.